
La fin de la propriété automobile ? Au début des années 2010, cela semblait impensable. L'achat d'une voiture neuve était un marqueur social, presque au même titre qu'un logement. Le modèle classique, c'était le crédit auto, impliqué dans 75% des ventes. Importé des pays anglo-saxons, le leasing était prisé par les entreprises, mais restait marginal du côté des ménages.
Il aura fallu moins de 10 ans pour que la location retourne le marché. Selon les données du cabinet AAA Data, depuis 2019, elle est passée de 38% à 63% des immatriculations, alors que l'achat (comptant ou à crédit) chutait de 62% à 37%. La bascule a eu lieu en 2022 : pour la première fois, le leasing devenait majoritaire (52%).
La star, c'est la location avec option d'achat (LOA), qui concerne une vente sur 3 ! Comme son nom l'indique, ce contrat prévoit le versement de mensualités et, à terme, une option permettant de conserver la voiture (de 30 à 50% de la valeur à neuf). Dans ce système, chaque mois, le client règle un loyer et rembourse une (petite) partie du véhicule. Dans les faits, c'est donc un crédit, car près de 30% des acheteurs gardent leur auto. Or pour le moment, celui-ci n'était pas très régulé, ouvrant la porte à des excès dans les taux pratiqués et des conditions d'octroi parfois trop complaisantes. À partir du 20 novembre, la réforme du crédit conso change tout : les vendeurs devront se montrer plus transparents sur les taux et coûts réels, et plus rigoureux dans l'analyse de solvabilité.
LOA, LLD : un marché du leasing automobile plus incertain pour les banques françaises
De quoi menacer la dynamique de la location ? Ce serait oublier la LLD ! En toute discrétion, elle atteint déjà 30% des immatriculations en 2026 (+50% en 4 ans). Ici, pas d'option d'achat ou de remboursement de capital, mais « une mise à disposition » pour une durée déterminée et des loyers plus faibles. Ce n'est sans doute pas un hasard si, depuis quelques mois, elle est particulièrement valorisée dans les pubs.
Ne relevant pas des règles du crédit conso, la LLD permet au distributeur de rester plus « flou » sur les conditions et de valider des dossiers « limite ». Le décollage est si rapide qu'elle devrait doubler la LOA l'an prochain. Le marché de l'automobile serait alors dominé par la location « pure ». Un véritable changement de paradigme, que nous aide à comprendre Marie-Laure Nivot.
De la propriété à la location. En quelques années, le marché de l'auto neuve a connu une révolution historique. Est-ce la fin de l'achat automobile « classique » ?
Marie-Laure Nivot : On peut constater que la possession n'est plus la règle, notamment ces dernières années. On voit une dégringolade des acquisitions directes, qui représentaient plus de 90% des transactions. En parallèle, on note une montée en puissance du leasing (LOA, LLD). Acheter un véhicule n'est donc plus un réflexe automatique. C'est plus qu'une tendance : désormais, c'est ancré dans le dur. Pour les ménages, la location est devenue la norme.
« Le fait d'avoir un budget fixe, un loyer mensuel, paraît moins contraignant et plus intéressant que d'emprunter. »
Comment expliquer une bascule aussi rapide ?
ML.N. : La raison principale, c'est la notion de coût. Le prix des voitures ne fait qu'augmenter. Elles connaissent de nombreuses améliorations dans les équipements, par exemple au niveau de la sécurité. Les particuliers font donc des arbitrages. Le fait d'avoir un budget fixe, un loyer mensuel, paraît moins contraignant et plus intéressant que d'emprunter. Ou même d'utiliser son épargne, qui peut être placée par ailleurs et générer un rendement. Avec l'électrification, la valeur d'achat est bien plus importante : on voit le phénomène s'accélérer.
« En choisissant la location, les acheteurs se sentent gagnants. Mais cela arrange aussi les distributeurs et constructeurs, qui fidélisent leur clientèle. »
Alors que les ventes auto sont en baisse, le leasing semble porter le marché. C'est une aubaine pour les constructeurs !
ML.N. : C'est un facteur très favorable pour les ventes de voitures neuves. En choisissant la location, les acheteurs se sentent gagnants. Mais cela arrange aussi les distributeurs et constructeurs, qui fidélisent leur clientèle. En plus c'est intéressant pour eux de récupérer les véhicules à la fin des contrats. Ils peuvent ensuite les revendre d'occasion, parfois à plusieurs reprises. Ce marché est bien rodé !
Ce qui semble paradoxal, c'est que l'opération coûte plus cher que l'achat/revente. L'an dernier, Que Choisir avait calculé que sur 3 ans et demi, la location d'un véhicule à 35 000 euros revenait à 18 000 euros. C'est 3% de plus qu'un financement à crédit, et 29% qu'un paiement comptant, sans compter les pénalités liées aux limites kilométriques et dégradations !
ML.N. : Cela veut dire qu'on ne mesure sans doute pas la valeur du risque ! Mais il ne faut pas oublier qu'il y a des services offerts dans les packagings de leasing : les contrats incluent souvent l'entretien, le dépannage... Cela séduit les acheteurs, car en plus, il n'y a pas la contrainte de revente du véhicule d'occasion, ou de questionnement sur sa valeur résiduelle.
L'octroi d'un leasing était réputé assez « facile ». À partir du 20 novembre, la LOA sera plus encadrée : transparence, solvabilité... Est-ce que cela aura un impact sur le marché ?
ML.N. : Toute information qui rend plus transparente la valeur du contrat ne peut qu'être bénéfique aux acheteurs. Ce qui est vrai, c'est que les opérations de location pouvaient être accessibles à des clients qui ne seraient pas forcément solvables pour un achat à crédit. Il faudra voir avec les distributeurs, mais ces évolutions sont sans doute un élément qui va entrer en jeu.
« On voit petit à petit un basculement de la LOA vers la LLD »
La LLD, qui n'est pas touchée par la réforme. Justement, les publicités semblent se focaliser sur cette offre, dont les chiffres explosent.
ML.N. : Effectivement, on observe ce phénomène sur les dernières années. En juin 2026, 33% des immatriculations ont concerné des LOA. Mais la dynamique est plus forte du côté des LLD. Elles représentent 29% des transactions, soit une hausse de +35% sur un an. On voit petit à petit un basculement de la LOA vers la LLD. Peut-être est-ce en préparation du changement règlementaire... Mais c'est également lié au principe de l'option d'achat. Avec ce mode d'acquisition, l'acheteur envisage de conserver le véhicule. C'est devenu un vrai questionnement, tandis que les motorisations se modernisent très rapidement. Un modèle électrique, je ne suis pas sûre que tous les clients soient aguerris pour le garder au bout de trois ou quatre ans, alors que cette technologie évolue beaucoup : autonomie, temps de recharge... Nous ne sommes plus dans la logique d'acheter une voiture et la détenir pendant des années.
La LLD, aux mensualités moins importantes, n'est-elle pas également boostée par les offres « sociales » ?
ML.N. : Oui, cela vient alimenter le volume de contrats, l'effet d'entraînement est très fort. Car il y a le leasing social - à peu près 50 000 dossiers – mais aussi de nombreuses offres qui gravitent autour. Les constructeurs proposent des solutions pour les personnes qui ne seraient pas éligibles.
Faut-il anticiper une domination totale de la LLD ?
ML.N. : Difficile à dire. Il faut le voir dans le contexte actuel du marché. On est engagé dans une stratégie de verdissement des véhicules. On souhaite rendre accessibles les voitures propres à tout le monde. De ce que l'on peut comprendre, la LLD est effectivement beaucoup plus souple qu'un crédit en tant que tel. Cela peut permettre d'adapter les offres à un plus grand nombre d'acquéreurs, pour qu'ils profitent de toutes les avancées technologiques.